Un foyer pour personnes handicapées aux portes de l’enfer du Covid-19

« Nous savions d'expérience, qu'avec le Covid-19, la situation d'un patient peut se détériorer très rapidement. En deux-trois heures », raconte le directeur général de l'Adapei du Territoire de Belfort.

 

Au centre Pierre Grison de l’Adapei, dans le Territoire de Belfort, 16 des 42 résidents handicapés ont été contaminés par le virus. Huit ont dû être hospitalisés et deux sont décédés. Masques, isolement, tests, soins palliatifs… : le récit de huit semaines de lutte acharnée contre l’épidémie dans ce cluster.

Le Territoire de Belfort est proche de Mulhouse, épicentre de l’épidémie.

« Nous ne sommes pas passés loin de l’enfer. » Jean-Baptiste Derain-De Vaucresson, le directeur général de l’Adapei du Territoire de Belfort, pèse ses mots. Avant même que le confinement ne soit décrété, le 17 mars, deux résidents du centre Pierre Grison, à Eguenigue, sont hospitalisés en urgence. Et décèdent, très rapidement.

Le verdict, Covid-19, est malheureusement déjà devenu presque banal dans ce petit département limitrophe du Bas-Rhin, premier foyer de l’épidémie. Le centre, où vivent 42 personnes atteintes de déficiences intellectuelles (*), est situé à 35 km de Mulhouse, épicentre du coronavirus. Dans les deux semaines suivantes, six autres résidents sont également hospitalisés. Ce qui porte le total à huit.

Il n’y a plus de lit à l’hôpital

À l’issue de la huitième hospitalisation, le médecin régulateur explique qu’il n’y a plus de lit disponible. « Il nous a dit qu’il fallait nous préparer à accompagner les fins de vie. Un choc. Mais nous voulions à tout prix éviter d’être impuissants face à des résidents en souffrance. Il fallait être prêts à les soulager. »

L’équipe mobile de soins palliatifs de l’hôpital de Belfort fournit les produits de sédation. Le centre Paul Grison s’équipe de bouteilles d’oxygène. Et met en place un système de garde pour qu’un infirmier puisse intervenir à tout moment.

« Nous savions d’expérience, qu’avec le Covid-19, la situation d’un patient peut se détériorer très rapidement. En deux-trois heures à peine. » Heureusement, le dispositif n’aura jamais à être activé. Car ce huitième patient hospitalisé sera le dernier à développer une forme grave.

De vieux stocks de masques retrouvés au sous-sol

Entretemps, la direction a en effet instauré des mesures drastiques. À commencer par le port du masque pour tout le personnel. « On a eu la chance de retrouver au sous-sol les stocks datant de la grippe H1N1, en 2009. Et la cuisine centrale de l’association nous a fourni des blouses en plastique. »

De plus, depuis le 17 mars, les résidents sont confinés en chambre. Sans en sortir de la journée. Pour que cet isolement soit supportable, les salariés passent du temps à leurs côtés, pour jouer, discuter…

« Nous avons appelé en renfort les agents du pôle enfance de l’association. Ils étaient disponibles puisque les établissements pour les jeunes avaient fermé leurs portes. Au plus fort de la crise, nous avons multiplié par deux les effectifs du centre Pierre Grison. »

Une campagne de tests contre l’avis de l’ARS


Les tests sérologiques permettent de déterminer la présence d’anticorps dans le sang.

Depuis l’apparition des premiers cas, Jean-Baptiste Derain-De Vaucresson demande à plusieurs reprises à l’Agence régionale de santé de tester résidents et personnels. En vain. « On m’a répondu que c’était impossible, et quand bien même cela l’aurait été, inutile. » Les salariés se contentent donc de prendre la température et la tension des résidents, matin, midi et soir, pour repérer au plus tôt d’éventuels malades.

« Mais cette incertitude devenait difficile à supporter. Pour tout le monde. » Mi-avril, il prend donc l’initiative de faire dépister les volontaires, par un laboratoire.

Les tests sérologiques permettent de détecter huit cas supplémentaires de Covid-19 chez des résidents ne présentant aucun symptôme. Ce qui porte le nombre total de personnes handicapées contaminées à 16 sur 42. Et un seul, parmi le personnel. « Cela prouve que le fait de porter un masque et de respecter les gestes barrières a bien protégé les salariés. »

Les résidents positifs mais sans symptômes partent “en vacances”

Comment isoler ces hommes et ces femmes asymptomatiques ? Dans un gîte des ballons d’Alsace loué pour l’occasion. Avec l’accord express du préfet, toute location saisonnière étant alors interdite. Ils y passeront presque trois semaines, du 20 avril au 8 mai, encadrés par des volontaires. « Ils sont revenus enchantés de leurs vacances improvisées », sourit Jean-Baptiste Derain-De Vaucresson.

L’exfiltration de ces résidents a permis d’assouplir les mesures de sécurité, dans le foyer. Finis les repas en chambre. Retour au réfectoire avec une distance minimale, toutefois, entre les convives. « C’était essentiel de renouer avec ces moments de vie en commun. Certains résidents ont très mal vécu le confinement. Le psychiatre a parfois dû ajuster leur traitement. »

Le retour à l’Ésat, ce n’est pas pour tout de suite

Aujourd’hui, la vie a repris un cours presque normal. Restent toutefois le souvenir douloureux des deux résidents décédés, des masques sur les visages des salariés et une moins grande proximité. Mais aussi une certaine appréhension quant au retour du virus.

Les résidents qui travaillent à l’Ésat voisin n’y ont pas encore remis les pieds. « Cela me fait un peu peur de savoir qu’ils vont y côtoyer plus de 300 usagers venus des villes et villages voisins. Mais je sais aussi que certains ont envie de reprendre leur activité. »

Alors Jean-Baptiste Derain-De Vaucresson envisage plutôt d’installer un Algeco à côté du foyer, dans lesquels ils pourraient travailler de manière délocalisée. Pendant un où deux mois, le temps d’être sûr que le virus ne circule plus. Et que les portes de l’enfer se sont définitivement refermées. 

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